donderdag 2 april 2020

Le Soir

Les poètes belges écrivent pour accompagner les morts

Le poète national belge Carl Norac rappelle que « les premiers poèmes qu’on a trouvés, et qui sont parfois aussi les premières traces d’une langue, sont des épi- taphes, des poèmes écrits pour des morts ».

Réunis par Carl Norac, le poète national belge, 80 poètes du nord et du sud du pays s’allient dès ce jeudi afin d’écrire des poèmes funéraires en mémoire des victimes du coronavirus, enterrées le plus souvent sans rite ni cérémonie. Nom de l’opération, historique sur le plan littéraire et très forte d’un point de vue symbolique : « Fleurs de funérailles ».

Colette Nys-Mazure

« Nous allons sans savoir, obscurcis et chancelants. Ta main ne soutient plus la nôtre et ta voix est si basse que nous ne l’en- tendons plus. Nous inter- rogeons les murs et les nuages. A qui adresser les reproches, les insultes qui nous échappent : pourquoi elle ? Pourquoi si tôt? Et nous? Et moi? Nous nous cognons aux questions sans interlocu- teur. Nous marchons cependant, comme elle avançait. On a parlé d’une lueur, d’une clarté, le troisième jour. L’espérance est chevillée à la douleur. »

Ce ne sont que quelques mots. Que quelques vers. Qu’un peu de baume contre l’irréparable. Cela ne pèse pas grand-chose. Cela ne nous rendra pas nos chers disparus. Mais si ce n’est pas grande-chose, ce n’est pourtant pas tout à fait rien.
 
Depuis plusieurs jours, la Belgique, tout comme l’Italie, l’Espagne, la France, l’Europe, et en fait le monde, enterre à la chaîne des femmes et des hommes sou- dainement enlevés à l’affection de leurs familles, de leurs amis, de leurs proches. Tels des soldats inconnus tombés sur le champ d’une guerre invisible livrée contre l’ennemi pandémique, des êtres s’en vont sans un au revoir, sans un adieu. Pas de cérémonie pour eux. Pas de discours. Pas de prêtre non plus pour les plus croyants d’entre eux. Parfois, juste un parent présent, toléré à bonne dis- tance, cachant un chagrin intense sous un masque de protection. Souvent cho- qué. Voire traumatisé par ce traitement expéditif, inhumain, fût-ce pour d’indis- pensables raisons sanitaires. Quelque- fois aussi, à l’heure de l’inhumation ou de la crémation, il n’y a personne. Pas une âme qui vive pour accompagner celles et ceux qui s’en vont sans retour.

Ne pas partir sans rien
 
A partir de ce jeudi, il y aura, à défaut de rien, ces petits riens. Quelques mots. Quelques vers. L’hommage et l’offrande spirituelle déposée à des inconnus par des poètes qui, à partir de cette semaine, vont proposer leur service, au niveau na- tional, aux familles endeuillées. En Flandre, en Wallonie, à Bruxelles. L’homme qui a fédéré ce collectif, c’est Carl Norac, notre poète national depuis janvier dernier. Le poète montois s’est interrogé pour savoir comment les poètes pouvaient adoucir les instants si difficiles vécus ces jours-ci autour de la mort de victimes du Covid-19. « L’idée », observe-t-il, « c’est de ne pas partir au moins sans un poème. C’est une question de dignité qui dépasse la littérature. »
 
Carl Norac nous explique la genèse du projet. « Au Marché de la poésie de Paris, j’avais rencontré celui qui est à présent mon collègue Dichter des Vaderlands des Pays-Bas, Tsead Brunja, qui m’avait dit qu’il écrivait des poèmes pour des fu- nérailles solitaires, et je me suis dit que c’était une action importante dans nos projets, qui vont au-delà des livres. A Woord Zee, à Ostende, je suis devenu ami après une lecture avec Mustafa Kör, qui m’a dit qu’il faisait partie du collectif d’Anvers Vonk en Zonen. J’ai trouvé ça remarquable et je me suis demandé si ce- la existait côté francophone. »

« On pense à vous »
 
Cela existait, mais jusqu’à présent appli- qué aux malheureux, morts dans l’oubli. Le collectif bruxellois Morts de la rue se bat depuis 2005 pour dire adieu avec di- gnité à tous les (ex-)sans-abri bruxellois, en accompagnant leur enterrement. Il y a quelques semaines, le poète Serge Meurant, membre du collectif, expli- quait dans Le Soir : « Pour chaque dispa- ru, nous écrivons un texte court inspiré de la vie de la personne, des témoignages que fournissent ses amis, sa famille, le personnel de l’hôpital. (...) De fil en ai- guille, depuis cette première participa- tion à la cérémonie, je me suis impliqué davantage, jusqu’à accompagner les en- terrements de ceux qui n’avaient per- sonne à leurs côtés. La poésie est, pour moi, une façon de leur témoigner de l’humanité, du respect, de sortir de l’anonymat ces hommes et ces femmes qui ont vécu dans l’invisibilité ou avec peu de visibilité. »
 
Serge Meurant constate que ce qui touchait hier principalement aux gens de la rue vaut aujourd’hui pour tout un chacun, victimes potentielles de la pan- démie. « Le message à faire passer aux gens dans le deuil est au fond : “On pense à vous. On ne vous laisse pas tomber.” »

« Des convois funéraires sans personne »
 
C’est en parlant avec l’un de ses amis, qui vit dans le nord de l’Italie, que Carl No- rac a tout récemment pris l’ampleur de ce qui se jouait. « Dans ce pays où la fa- mille est une valeur si importante, mon meilleur ami me raconte voir passer des convois funéraires sans personne. Il y a aussi des enterrements qui changent de cimetière à la dernière minute parce qu’il n’y a pas de place. Comme le pic monte en Belgique, je me suis dit que c’était urgent d’agir dans le cadre de notre projet national. »
 
La poésie n’a jamais été aussi ancrée qu’en ces temps de crise aiguë. Elle fait écho, ici, à des situations où les drames sont doubles. Premier drame : des ma- lades ont été hospitalisés dans des ser- vices de réanimation sans possibilité de visite ni de contact avec un visage fami- lier. Second drame : celles et ceux qui ne survivent pas voient leur corps transpor- té dans des morgues, avec mise en bière immédiate et, sécurité oblige, l’impossi- bilité d’une cérémonie funéraire. Pour les familles brutalement plongées dans le deuil, pas de rituel de passage pour cé- lébrer la mémoire du parent. Aucune possibilité, non plus, d’un soutien des amis et des proches puisque leur pré- sence est interdite.
 
Démunies, choquées, à l’abandon, ces familles auront, dès cette semaine, la possibilité de trouver dans les mots de poètes, écrits pour honorer le souvenir de leurs aimés, un peu de baume et d’âme.
 
«Un petit poème, ça n’est pas de trop », observe Carl Norac qui, dès la fin de semaine passée, prenait son bâton de pèlerin et passait son temps à tenter de rallier à cette cause les poètes du nord et du sud du pays, en passant par ceux de Bruxelles. Quelques mails et coups de fil plus tard, l’alliance nationale était ac- complie.
 
Côté flamand, l’organisation littéraire Vonk en Zonen, à Anvers. Côté wallon, la Maison de la poésie de Namur. Et à Bruxelles, l’ASBL les Midis de la poésie. Passa Porta apportera son soutien logis- tique en traduisant les poèmes d’une langue à l’autre, en cas de nécessité.
 
Plus de 80 poètes belges sont de l’aven- ture. Parmi eux, William Cliff, Jean- Pierre Verheggen, Laurence Vielle, Co- lette Nys-Mazure, Karel Logist, Caroline Lamarche, Laurent Demoulin, Hubert Antoine (ces trois derniers, lauréats du prix Rossel), Lisette Lombe, Werner Lambersy, Yves Namur, David Gianonni, Serge Meurant, Perrine Estienne, Fran- çoise Lison-Leroy, Vincent Tholomé, Luuk Gruwez, Charlotte Van den Broeck, Aurélien Dony... Paul Deméts, poète flamand, écrivait ce mercredi un poème symboliquement écrit en mé- moire de la jeune Gantoise de douze ans.

Fleurs de funérailles
 
Très vite, un nom est proposé pour bapti- ser l’opération. Ce sera « Fleurs de funé- railles» (en Flandre: «Gedichten- krans») en référence à «De eenzame uitvaart », initié en 2001 aux Pays-Bas par Bart F.M. Droog, quand il était poète de la ville de Groningen.
 
Le service de ces textes poétiques est bénévole. Les poètes font œuvre ci- toyenne en proposant deux types de textes. Les uns, qui seront disponibles sur le site Poète national / Dichter des Vaderlands, seront des poèmes géné- raux, écrits dans le cadre de l’épidémie, et destinés à des funérailles. « Des poètes vont nous envoyer en trois langues des textes qui ne sont pas destinés à une per- sonne en particulier », explique Carl No- rac, « mais peuvent être lus à n’importe quel enterrement. Les familles peuvent prendre librement le poème qu’elles veulent et l’utiliser. On leur demande de nous faire juste un signe pour qu’on puisse voir si un poème a été choisi. Pour les personnes pressées ou pour celles qui ont des funérailles immédiates avant qu’on puisse envoyer un poème person- nalisé, c’est important. »
 
Les autres textes seront précisément des poèmes personnalisés. Une famille ou un être dans le deuil est invité à contacter les poètes via les adresses mails des trois associations (Vonk en Zo- nen, Midis de la poésie, Maison de la poésie). Il faut alors laisser, avec l’envoi du mail, un numéro de téléphone et faire mention de ce qui est arrivé. Le coordi- nateur diffuse ensuite ces informations aux poètes, selon les disponibilités. Quand un poète accepte la demande dont il est saisi, il appelle la famille et re- cueille des informations pour l’écriture du texte, qui est ensuite transmis à l’une des trois sources (Vonk en Zonen, Midis de la poésie, Maison de la poésie de Na- mur) puis remis à la famille.
 
« C’est étrange de penser qu’un projet comme celui-là», s’émeut Carl Norac, «est à la source même de la poésie puisque les premiers poèmes qu’on a trouvés et qui sont parfois aussi les pre- mières traces d’une langue, sont des épi- taphes, des poèmes écrits pour des morts. »

Pour les demandes et questions, merci de prendre contact avec :
 
En Wallonie, la Maison de la poésie de Namur : info@maisondelapoesie.be
 
En Flandre, Vonk en Zonen : info@vonkenzonen.be
 
A Bruxelles, les Midis de la poésie : info@midisdelapoesie.be